Des réfugiés irakiens se mobilisent pour les chrétiens de Tel Keppe

D. Rapion 5 janvier 2019 0

Durant la longue période de guerre contre l’Etat islamique, l’Irak a vu ses minorités émigrer en masse. La question de leur retour se pose encore à ce jour. Mais comment revenir vivre sur ses terres alors que le pays est en grande partie détruit ? Dans toute la France, des opérations de soutien, appelées Orange de Noël, se sont montées grâce à la Fondation Raoul Follereau pour reconstruire des villages en Irak. A Nantes, des réfugiés irakiens sont venus prêter main forte.

Devant le parvis de l’église Saint Clément, à Nantes, un petit groupe de jeunes se rassemble dans une ambiance de sortie des classes. On se salut, on rit, on s’interpelle. Sur les marches humides de Saint Clément, des cagettes pleines d’oranges attirent l’oeil. « A la fin de chaque messe, nous allons proposer une orange pour un montant libre », explique Pierre-Louis Lavigne, le responsable Grand-Ouest de la Fondation Raoul Follereau (FRF).

Quand une orange change des vies

Créée par la FRF et appelée Opération Oranges de Noël, cet événement est l’un des temps forts de la Fondation. « L’argent récolté permettra de financer la reconstruction de maisons à Tel Keppe, un village près de Mossoul détruit par Daech », explique Camil en tendant des oranges aux fidèles qui s’égrènent à la sortie de la messe.

Le jeune homme de 36 ans est un chrétien d’Irak, réfugié en France à la suite de la guerre qui opposait l’Irak et le Koweït entre 1990 et 1991. « Pierre-Louis m’a contacté pour monter une opération Oranges de Noël avec des jeunes réfugiés irakiens ayant fui Daech », précise Camil. A Nantes, 88 familles chrétiennes forment une communauté rattachée à la paroisse Sainte-Catherine-du-Petit-Port. « Nous avons été très touchés par l’action de la Fondation Raoul Follereau au Proche-Orient. Aujourd’hui, nous aidons nos frères. Ils ont besoin de nous », tient à souligner le jeune homme.

L’Irak est un pays qui a subi de nombreuses guerres depuis les années 80. Au cœur des premiers conflits : le contrôle des ressources pétrolières. Puis, en 2006, les affrontements prennent une tournure de guerre civile confessionnelle entre les chiites et les sunnites jusqu’à atteindre son paroxysme en 2014 avec la création de Daech de l’Est de la Syrie à l’Ouest de l’Irak. Au milieu de ces guerres, les « minorités sont toujours les cibles » explique, l’air grave, Camil, « Chrétiens, yézidi… Nous n’avons pas le pouvoir de nous défendre. » Beaucoup de chrétiens et de chiite ont fui l’Irak pour trouver refuge au Kurdistan irakien à Erbil ou en Europe mais « la plus grosse vague de départ était il y a quatre ans, suite aux grandes offensives de l’été 2014… ».

« En une minute, j’ai tout perdu. »

Mossoul, 5 juin 2014. En ce début d’été, la chaleur est écrasante dans la province de Ninive. Sahar, jeune chrétienne, professeur de chimie à l’université de Mossoul, termine son cours. Soudain, c’est l’alarme : « Rentrez chez vous, la ville est en danger. » Sans plus d’informations, la jeune femme rejoint rapidement sa maison. « Nous étions dans le flou total », se souvient Sahar, « la télévision de Bagdad ne parlait jamais de ce qu’il se passait aux alentours de Mossoul. » Pendant cinq longs jours, Sahar va rester calfeutrée chez elle avec sa mère et sa soeur. Trois femmes seules et isolées, avec seulement une heure d’électricité par jour, impossible de se tenir au courant de la nature de la menace qui pèse sur Mossoul.
Dans la nuit du 10 juin 2014, tout bascule. « J’ai reçu un appel d’une amie à deux heures du matin. Elle m’a dit de quitter immédiatement Mossoul. » Avec seulement deux vêtements, armées d’une lampe de poche, Sahar et sa famille s’enfuient profitant de l’obscurité des rues de Mossoul. « Nous avions décidé de rejoindre un village à 45 minutes en voiture du nôtre. » Sous une chaleur infernale, le voyage durera douze heures. « Il y a avait tellement de monde sur les routes. Hommes, femmes, enfants… Certains étaient à pieds, d’autres en voitures. J’ai vu des invalides fuir en fauteuil roulant. » Dans cette atmosphère de fin du monde, musulmans et chrétiens fuyaient un même fléau : l’Etat islamique, Daech en arabe. « En une minute, j’ai tout perdu », dit Sahar, le souffle court. Quelques larmes perlent le long de sa joue. « Je n’ai même pas eu le temps de prendre une photographie de mon père, décédé il y a quelques années. » Sans le savoir, Sahar est une survivante de la bataille de Mossoul. Ce même jour, la ville tombe aux mains de l’Etat islamique et des tribus rebelles sunnites.
Après avoir été logée par un prêtre, Sahar part en France avec sa famille grâce au soutien du consulat de France à Erbil. Aujourd’hui, elle participe à l’opération Oranges de Noël pour aider ses frères et soeurs chrétiens restés en Irak.

Un impossible retour ?

Cette fuite in extremis de Mossoul vers Erbil, le père Michaeel Najeeb l’a vécue. Le prêtre, partenaire de la Fondation Raoul Follereau, a eu le temps de sauver d’antiques manuscrits de la destruction par l’Etat islamique en les emportant avec lui. Le week-end du 22 et 23 décembre, il a été nommé évêque de Mossoul. « C’est un grand jour pour les chrétiens », souligne Sahar avec un large sourire, « Nous n’avions pas d’évêque depuis 4 ans. Cette nouvelle nomination est porteuse de grands espoirs ! ».

Sur les 10 jeunes présents à l’opération Orange de Noël, peu souhaitent retourner en Irak. « Il n’y a pas d’avenir pour les jeunes en Irak », lâche Camil. Pourtant, ils sont unanimes sur un point : le Proche-Orient est le berceau de la chrétienté. « C’est sur cette terre qu’est né Jésus Christ », souligne Gorgees, 28 ans. La voix grave et posée, le regard paisible, Gorgees est arrivé en France au mois d’avril 2015. Derrière son sourire bienveillant se cache une histoire digne d’un roman de Kessel. Le jeune homme est l’un des derniers défenseurs de la ville de Qaraqosh, ville chrétienne du Nord de l’Irak. « J’étais soldat dans une milice chrétienne. Les Peshmergas sont partis avant nous. » Quand la ville tombe aux mains de Deach, le jeune homme trouve refuge chez ses parents, à Duhoke, au Kurdistan irakien. « Après cet évènement, mon père a décidé que nous devions partir. » Si Gorgees n’a pas l’intention de revenir en Irak, il n’en oublie pas moins « les gens qui sont restés là-bas et ceux qui souhaitent rentrer librement chez eux. Ils sont dans une grande pauvreté pour la plupart. » L’opération Oranges de Noël est « un moyen de les aider. ».

Aux yeux de Sahar, la jeune mossouliote, les conditions de sécurité ne sont pas suffisantes pour envisager un retour. « La ville n’est pas complètement libérée. Il existe encore des cellules de Daech », affirme-t-elle, « notre maison a été réquisitionnée de toute façon. Nous ne sommes plus les bienvenus. » Renouer le dialogue, voire la solidarité entre les communautés, n’est pas impossible. En témoigne la présence d’Ibrahim sur les marches de l’église Saint Clément, oranges à la main. De confession musulmane, le jeune chiite tient à aider ses frères irakiens : « nous avons le même pays ! » Tout comme Gorgees, il a dû fuir en 2015. Ibrahim quitte l’Irak pour la France avec un visa étudiant en poche et devient le premier aspirant irakien à l’Ecole Navale de Brest. Encore étudiant à Central, il rêve retourner vivre en Irak, quand une paix stable sera revenue.
Dans la cohue de la sortie de messe, les jeunes irakiens, reconnaissables à leurs chasubles estampillées « Fondation Raoul Follereau », racontent leur histoire aux passants manifestement touchés. Malgré une situation sécuritaire toujours instable en Irak, l’espoir de voir un jour les minorités revenir perdure. Le Vatican a envoyé un message fort en ce sens. Le soir du 24 décembre, le secrétaire d’Etat du Vatican, le cardinal Pietro Parolin, a concélébré la messe de Noël en la cathédrale chaldéenne Saint-Joseph de Bagdad.

Marie-Charlotte Noulens

 

 

 

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