Auprès des migrants

À la suite du Christ qui s’est lui-même identifié à l’étranger (Mt 25, 35), l’Église a toujours eu le souci de celui que l’éloignement de sa terre natale fragilise.

Les migrations actuelles nous mettent face à un défi certes difficile de par leurs liens avec le domaine économique, social, politique, sanitaire, culturel, et de sécurité. Il s’agit d’un défi que tous les chrétiens doivent relever, indépendamment de la bonne volonté ou du charisme personnel de certains. Nous ne pouvons donc pas passer ici sous silence la réponse généreuse donnée par des hommes et des femmes, des Associations et des Organisations qui, devant la souffrance de tant de personnes provoquée par l’émigration, luttent pour les droits des migrants, forcés ou non, et pour leur défense.

Migrations internationales

(…) Le phénomène migratoire, toujours plus étendu, constitue aujourd’hui un élément important de l’interdépendance croissante entre les États-Nations, qui contribue à caractériser la mondialisation. Cette dernière a cependant ouvert les marchés mais non les frontières; elle a abattu ces dernières en vue de la libre circulation de l’information et des capitaux, mais pas dans la même mesure celles de la libre circulation des personnes. Aucun État n’échappe en tout cas aux conséquences des migrations sous une forme ou sous une autre, qui sont souvent associées à des facteurs négatifs, tels que le changement démographique dans les pays de première industrialisation, l’augmentation des inégalités Nord-Sud, l’existence dans les échanges internationaux de barrières protectionnistes ne permettant pas aux pays émergents de placer leurs produits à des conditions compétitives sur les marchés des pays occidentaux, et enfin la prolifération de conflits et de guerres civiles. Toutes ces réalités continueront à être encore dans les années à venir autant de facteurs d’accélération et d’expansion des flux migratoires (cf. EEu 87, 115, et PaG 67), même si l’irruption du terrorisme sur la scène internationale peut donner lieu à des réactions qui, pour des raisons de sécurité, entraveront les flux des migrants, qui rêvent de trouver travail et sécurité, dans les pays dits de bien-être, qui pour leur part ont besoin de main-d’œuvre.

Il n’est donc pas surprenant que les flux migratoires, hier comme aujourd’hui, entraînent des difficultés et des souffrances sans nombre pour les migrants, même si, particulièrement dans les périodes les plus récentes et dans des circonstances déterminées, ils ont souvent été encouragés et favorisés, afin d’accroître le développement économique soit du pays d’accueil soit de celui d’origine (en particulier grâce aux versements financiers faits par les émigrés). Il faut reconnaître que beaucoup de pays ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui sans l’apport reçu de millions d’immigrés.

L’émigration des cellules familiales et celle des femmes sont particulièrement marquées par la souffrance, l’émigration des femmes étant de plus en plus importante. Souvent engagées comme main-d’œuvre non qualifiée (aides domestiques) et employées au noir, les femmes sont souvent privées des droits humains et syndicaux les plus élémentaires, quand elles ne sont pas purement et simplement victimes de ce qu’on appelle le «trafic d’êtres humains», qui n’épargne aujourd’hui même pas les enfants. C’est un nouveau chapitre de l’histoire de l’esclavage.

Même sans parvenir à de telles extrémités, il faut rappeler que les travailleurs étrangers ne doivent pas être considérés comme une marchandise ou une simple force de travail et qu’ils ne doivent donc pas être traités comme n’importe quel autre facteur de production. Tout migrant jouit de droits fondamentaux inaliénables qui doivent toujours être respectés. La contribution des migrants à l’économie du pays d’accueil est aussi liée à la possibilité qu’ils ont, dans leur travail, d’utiliser leur intelligence et leurs capacités.

À cet égard, la Convention internationale pour la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille – entrée en vigueur le premier juillet 2003 et dont la ratification a été vivement recommandée par Jean-Paul II[4] – offre un résumé des droits[5] qui permettent aux migrants d’apporter une telle contribution. C’est pourquoi elle mérite tout particulièrement l’adhésion des États qui tirent le plus de bénéfice des migrations elles-mêmes. Dans cette optique, l’Église encourage la ratification des instruments juridiques internationaux qui garantissent les droits des migrants, des réfugiés et de leurs familles, fournissant aussi, à travers ses différentes Institutions et Associations compétentes, l’«advocacy», plus que jamais nécessaire aujourd’hui (centres d’écoute des migrants, foyers, bureaux de service social, de documentation et de régularisation, etc.). Les migrants sont en effet bien souvent victimes d’embauche illégale et de contrats à court terme avec des conditions misérables de travail et de vie, d’abus physiques, verbaux et même sexuels. Ils doivent travailler pendant de longues heures souvent sans pouvoir bénéficier des soins de santé et des protections sociales normales.

Mais cette situation précaire de tant d’étrangers, qui devrait attirer la solidarité de tous, provoque au contraire des peurs et des craintes chez beaucoup de personnes, qui perçoivent les immigrés comme un poids, qui les regardent avec méfiance et qui les considèrent même comme un danger ou une menace. Cette attitude entraîne souvent des manifestations d’intolérance, de xénophobie et de racisme.(…)

Les migrations actuelles mettent par ailleurs les chrétiens face à de nouvelles tâches d’évangélisation et de solidarité. Elles les appellent à approfondir les valeurs – parfois partagées par d’autres groupes religieux ou laïcs – absolument indispensables pour une convivialité harmonieuse. Le passage de sociétés mono-culturelles à des sociétés multiculturelles peut ainsi devenir un signe de la présence vivante de Dieu dans l’histoire et dans la communauté des hommes, car il donne une chance providentielle de réaliser le plan divin d’une communion universelle. Le nouveau contexte historique est caractérisé en réalité par le fait qu’autrui se présente sous de multiples visages et, à la différence d’autrefois, la diversité devient chose commune dans de nombreux pays. Les chrétiens sont par conséquent appelés à prôner et à mettre en œuvre, non seulement un esprit de tolérance – qui est un acquis majeur non seulement du domaine religieux mais aussi du domaine politique et culturel – mais également le respect de l’identité d’autrui, en amorçant, partout où cela est possible et opportun, des démarches d’échanges avec des personnes d’origine et de culture différentes, en vue aussi d’une «annonce respectueuse» de leur foi. Nous sommes donc tous conviés à une culture de la solidarité, si souvent souhaitée par le Magistère, afin de parvenir ensemble à une communion des personnes vraie et authentique. C’est ce chemin, il est vrai difficile, que l’Église invite à parcourir.

Extraits de l’Instruction du
 Conseil  Pontifical pour La Pastorale des Migrants et des Personnes en Déplacement
“Erga migrantes caritas Christi” (La charité du Christ envers les migrants)