Ethique

Les enjeux de fin de vie sont toujours présents dans nos préoccupations collectives et individuelles.  Plus personnellement, quelle famille n’a pas été confrontée à la souffrance d’un proche en phase terminale? Les questions médicales et éthiques sur l’euthanasie, le suicide assisté et les soins palliatifs sont complexes. Comment les catholiques doivent-ils comprendre la dignité humaine, la compassion, la solidarité et la responsabilité? De plus, comment dialoguer avec une société sécularisée qui n’est pas (ou peu) réceptive au point de vue de l’Église? Celle-ci n’a plus la crédibilité et la persuasion d’auparavant. Si l’Église doit s’engager dans des débats sociétaux, sa posture et ses attitudes devraient être celles d’un compagnonnage et d’une citoyenneté commune, dans la solidarité nécessaire à la construction d’un monde meilleur. Ainsi en est-il aussi pour les prêtres, diacres, femmes et hommes laïques dont l’engagement les met en contact avec des chercheurs de sens et de vérité, dans et hors de nos églises. Ensemble, nous cherchons à bâtir le règne de Dieu. 

Témoignage

Lisez ce très beau témoignage d’un soignant qui quotidiennement dans le cadre de sa responsabilité est confronté à la fin de vie

Joseph, un célibataire âgé de 58 ans, souffre d’un cancer qui s’est peu à peu généralisé. Après plusieurs chimiothérapies qui se sont révélées peu efficaces, il a fallu reconnaître l’inutilité de poursuivre dans cette direction. Ses douleurs sont intenses et sa fin approche. Il est transféré à l’unité de soins palliatifs de l’hôpital. À son arrivée, on a pris soin de ses douleurs qui sont maintenant bien maîtrisées. Cependant, Joseph demeure plutôt abattu, bien que des bénévoles se relaient régulièrement à son chevet; il a très peu de parenté ou d’amis. Une semaine, après son arrivée, il demande à une infirmière de l’aider à mourir rapidement; plus rien ne le retient à la vie.

Joseph a été transféré aux soins palliatifs parce que sa mort est imminente et que les traitements pouvant prolonger sa vie ont atteint leur limite. Tout l’effort est maintenant mis sur sa qualité de vie. Un des buts de ces soins est d’adoucir les douleurs physiques du malade. Sur ce point, la médecine a fait des progrès considérables au cours des dernières années, d’autant plus que les médicaments qui contrôlent les douleurs du patient n’abrègent pas sa vie. Il se peut même qu’ils aident à prolonger la vie puisque le patient étant plus détendu, il est moins centré sur lui-même. Néanmoins, dans certains cas, le bon contrôle de la douleur accroît la souffrance du patient. En effet, celui-ci est alors placé devant sa réalité brute : sa vie se termine. La souffrance morale de vivre vient remplacer la douleur de la maladie. Pourquoi continuer à vivre, s’il ne peut plus rien faire de sa vie? D’où la demande de Joseph pour qu’on l’aide à terminer rapidement son aventure humaine.

Devant une telle demande d’euthanasie, certains professionnels vont immédiatement répondre que la loi canadienne et les codes de déontologie leur interdisent d’obtempérer à cette demande. L’infirmière des soins palliatifs à qui Joseph a adressé sa demande ne choisira pas cette direction; elle prendra au sérieux sa demande et cherchera à en comprendre le sens. Joseph a combattu un cancer durant des années et le poids de cette lutte a été lourd. Il a perdu la bataille, sa lutte l’a épuisé. Qu’il veuille mourir n’est pas surprenant. L’infirmière va explorer avec lui le sens de sa demande. Comme les soins palliatifs sont un travail d’équipe, il est normal qu’elle demande à Joseph la permission de discuter de sa demande avec les autres membres de l’équipe, de manière à mieux l’aider. Selon la réponse qu’il lui donnera, l’infirmière pourra mieux discerner les motifs profonds qui l’habitent. En engageant Joseph dans la discussion et en lui demandant la permission d’informer les autres soignants de sa demande, l’infirmière redonne à Joseph du contrôle sur sa vie. Un refus de sa part sera particulièrement indicateur de la grande souffrance qu’il vit. Peut-être acceptera-t-il qu’elle en parle à l’équipe soignante? Il est possible qu’elle lui suggère d’aborder lui-même le sujet avec les autres intervenants.

La demande de Joseph ouvre la voie à un dialogue plus personnel entre lui et les différentes personnes qui ont établi des liens avec lui. Trouvera-t-il ainsi une nouvelle famille? Refusera-t-il cette ouverture qui s’offre à lui? Peu importe le choix qu’il fera, Joseph est maintenant entouré d’amis. Ces relations lui permettront de mieux comprendre certaines orientations que privilégieront les différents intervenants selon ses demandes. Un cas de figure pourrait être une lourde angoisse qui s’accroît à mesure que ses forces faiblissent. Dans cette situation, on pourrait lui offrir une sédation palliative qui l’endormirait pour quelques jours de manière à lui permettre un repos qu’il recherche. À son réveil, sa situation sera réévaluée. Cette façon de faire prend en compte tant la souffrance de Joseph, vivant difficilement la mort qui est la sienne, que l’engagement des soignants à respecter la vie des patients.

Où est l’éthique dans cette situation? Elle est dans le souci des soignants d’aider des personnes souffrantes à vivre, de manière responsable, l’événement auquel elles sont confrontées. Dans le cas de Joseph, l’équipe de soins palliatifs va dans ce sens.

 

Hubert Doucet
Unité d’éthique clinique, Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine
Professeur associé, Faculté de théologie et de sciences des religions
Université de Montréal