5-6 février 2018 : Session de Créhen – Inquiétudes et espérances devant les mutations politiques

D. Rapion 7 février 2018 0
Yves Morvan & Loïg Chesnais-Girard

Yves Morvan & Loïg Chesnais-Girard

Comme tous les ans, les évêques des neuf diocèses de la province ecclésiastique (régions Bretagne et Pays de la Loire), accompagnés des membres de leur conseil épiscopal et de quelques invités se sont retrouvés à Créhen (Côtes d’Armor) pour une session de réflexion de deux jours. Cette année, le thème retenu était: « Inquiétudes et espérances devant les mutations politiques ». Rythmés par les offices du jour et par la célébration eucharistique se sont succédé conférences, témoignages et échanges autour de trois thématiques: Mutation et politique, Société et politique et Eglise et politique.Invité à introduire la session de réflexion sur le monde en changement, Yves Morvan, professeur émérite des universités et ancien président du Conseil économique et social de Bretagne, a souligné que, selon lui, nous n’étions pas en crise, ajoutant immédiatement : « ce que nous connaissons est bien pire: c’est une suite de longues mutations de tous ordres qui invitent en permanence à revoir les fondements économiques, mais aussi sociaux, de notre société ainsi confrontée à des changements incessants et continus : les modes de vie sont bouleversés, le « vivre ensemble », percuté, et ce qui « faisait société remis en cause ; en se métamorphosant, notre monde se reconfigure ».
A ses yeux, « s’il y a bien une crise, c’est celle de l’incertitude radicale à long terme, c’est celle de l’avenir… Notre problème est que nous nous intéressons aux conséquences plutôt qu’aux causes ». L’évanouissement progressif des représentations du lendemain suscite, en effet, des inquiétudes et des angoisses des malaises et des désarrois, voire des populismes.
Ces mutations, qui font des perdants et des gagnants, peuvent aussi constituer des chances et des opportunités. Elles sont autant d’invitations à la créativité et à la responsabilité… « Vers une société réseau-nable ? Où se développe un nouveau genre humain : homo zapiens.

Après avoir dressé un tableau -plutôt pessimiste- des principales métamorphoses du visage de la société qui s’annonce, l’intervenant insiste sur la nécessité pour les politiques de bâtir un projet de société au service de la personne et du bien commun.

En écho aux propos de l’universitaire, Loïg Chesnais-Girard, apporte alors son expérience de maire, puis de président de la Région Bretagne.
Après avoir rappelé que, depuis sa naissance, il a toujours entendu dire « c’était mieux avant » et ce, dans tous les domaines, fait état de constats alarmants : angoisse généralisée (jeunes, actifs, retraités…), retour de l’individualisme perte de tous repères, refus de l’engagement, perte de confiance vis-à-vis institutions…).

Il invite néanmoins à ne pas désespérer. En effet, dans l’exercice de ses mandats il a pu constater que le remède doit être recherché au niveau local, dans la constitution de groupes divers : associations, paroisses etc. Ces groupes, par leur rôle et leurs interactions, sont générateurs d’identité autour d’une histoire incarnée et d’une vision commune ; ils contribuent à réconcilier le citoyen et la démocratie, à articuler le court et le moyen terme.

Pierre Méhaignerie & Pascal Duchesne

Pierre Méhaignerie & Pascal Duchesne

La seconde thématique, Société et politique, est d’abord l’occasion d’une réflexion sur la question suivante : « le rapport entre société et politique : un immense désamour ou un grand malentendu ? ». Cette réflexion est introduite par une réponse à deux voix apportée, à partir de leurs expériences respectives par Pascal Duchesne, maire de Redon et Pierre Méhaignerie, ancien ministre, maire de Vitré.
De ce dialogue et des échanges avec la salle ressortent plusieurs idées fortes. II apparaît d’abord que le lien entre la société et la politique s’est distendu avec la conséquence que la première ne sachant plus ce qu’elle doit attendre de la seconde, il en résulte à la fois un malentendu et un désamour.

L’accent est également mis sur le fait que la politique n’est pas seulement une boîte à outils, elle est, aussi et surtout, un ensemble de valeurs qu’il est primordial de ne pas perdre de vue solidarité, liberté, responsabilité, subsidiarité, fécondité « pour que la vie naisse, il faut accepter la mort ». Ce qui amène notre intervenant à rapprocher la mission d’un maire d’un sacerdoce (service, écoute, dialogue).

Mme Jeanne-Emmanuelle Hutin

Mme Jeanne-Emmanuelle Hutin

Cette réflexion sur le rapport entre société et politique est suivie d’une intervention de Mme Jeanne-Emmanuelle Hutin sur «médias et opinion politique dans la société » S’interrogeant d’abord sur la question de savoir s’il convient de considérer les médias comme étant tout-puissants dans la fabrication de l’opinion publique, elle souligne le rôle grandissant des réseaux sociaux par rapport à celui des médias traditionnels et évoque la question des fake news (« le professionnalisme ne suffit plus pour être crédible… »)

Dans un second temps, elle donne son point de vue sur les conditions qui devraient être satisfaites pour que les médias puissent redevenir des acteurs du débat politique. A cette occasion, elle invite à réfléchir sur la finalité de l’information et sur les effets néfastes de la course à l’audience provoquée par la recherche de l’immédiateté et du développement des recettes publicitaires.

La troisième thématique, Eglise et politique est introduite par une communication du Père Armand Guézingar, responsable du service de formation du diocèse de Quimper: Que dit l’Eglise sur la politique, singulièrement le pape François?

Après avoir cité Jacques Ellul ayant écrit « il n’y a pas de théorie politique spécifiquement chrétienne », il souligne que l’Eglise n’a pas de théorie politique mais plutôt une pensée du politique, une pensée sur le politique (et non sur la politique). De ce point de vue, la notion du bien commun est tout à fait centrale et la prise en compte de la personne humaine (non de l’individu, voire du suffrage), qui es le sujet et la fin de toutes les institutions, constitue le fondement de la politique.

Insistant sur le fait que la participation à la vie politique est une obligation morale, il rappelle que selon le pape François, « la politique est un des actes de charité les plus importants».

Bénéficiant d’un poste d’observation privilégié, en sa qualité d’aumônier des parlementaires, le Père Laurent Stalla-Bourdillon, directeur du Service pastoral d’études politiques, fait ensuite partager ses constats sur les mutations politiques actuelles.

Au nombre de ces mutations, la crise de la démocratie représentative –dont témoignent le renouvellement de 75 % des députés en 2016 et le désarroi de nombre de militants- lui paraît occuper une place importante ;
Il note également la difficulté qu’éprouve le politique à comprendre le religieux et, plus largement, à appréhender les préoccupations anthropologiques. « Comme on ne pense pas l’humain, on gouverne de l’extérieur… »

Il relève aussi une fragilisation de la vie démocratique provoquée par l’accélération des connaissances, l’intrusion de nouvelles technologies et la dérégulation du marché de l’information (internet et réseaux sociaux) qui dopent l’individualisme et participent à la mercantilisation rampante de la société

Il lui semble aussi assister à un renouveau conservateur, la politique tendant de plus en plus à devenir préservatrice et protectrice.

Au terme de ces deux journées très denses et très riches, chacun des diocèses présents a été invité à s’interroger sur les enseignements pratiques à en tirer localement. Ainsi, le diocèse de Nantes s’est assigné deux objectifs : poursuivre la formation des chrétiens dans le domaine anthropologique et continuer à organiser des rencontres périodiques avec les élus, à l’image de celle tenue sur la Lettre encyclique Laudato si.

Patrick Javanaud,
Joseph Parpaillon
Yves Pittard.

 

 

 

Partager Email Share

Laissez votre commentaire »