Communiqué – De Bure à Notre-Dame des Landes, un même regard éthique ?

D Rapion 10 décembre 2012 1

Eglise de Notre -Dame des LandesIl y a quelques jours, à l’occasion de l’Assemblée annuelle des évêques de France, à Lourdes, a été présenté un document intéressant, qui n’a guère retenu l’attention des média. Il s’agit d’un texte de réflexion éthique concernant le projet d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure, petit village du département de la Meuse, aux confins de la Haute-Marne et des Vosges [1].

Bure, Notre Dame des Landes, la situation n’est certes pas identique…. mais pourquoi ne pas utiliser la même grille pour analyser les enjeux éthiques du projet de nouvel aéroport de Nantes ?

Reprenons donc les critères de discernement utilisés par le groupe lorrain :

L’impératif de responsabilité : quels enjeux économiques bien sûr, et notamment quelle stratégie pour l’emploi à court et à moyen terme ? Quels enjeux concernant la santé et la sécurité des populations concernées (dans l’agglomération nantaise en raison de la présence de l’aéroport actuel et à Notre Dame des Landes), mais aussi les intérêts des générations futures et de la création toute entière?  Quid de la préservation des ressources en eau, en terres arables en Loire-Atlantique, en France, et dans le monde… quand on connaît l’accélération de l’artificialisation des terres ? Comment prendre en compte  dans la réflexion les principes de précaution et de durabilité ?

L’impératif de justice et de solidarité : qui seront les principaux bénéficiaires de la nouvelle installation aéroportuaire, et qui en subira les conséquences (expulsions des terrains agricoles, engagements de financement …) ? Comment prendre en compte sur ce projet une “option préférentielle pour les pauvres”, intégrant les intérêts de tous les pauvres d’aujourd’hui, bien sûr, mais aussi des générations futures, et de la création ?

L’impératif de service du bien commun : quels sont les intérêts favorisés par ce projet ? Quels sont ceux qui s’en trouvent victimes ? Quels sont les impacts non seulement sur l’économie locale et régionale, mais sur les grands équilibres au niveau national et européen, alors que la priorité est d’assurer la transition vers une économie plus sobre ? Quel est aussi son poids prévisible à moyen et long terme sur les finances publiques, et par conséquent sur la possibilité d’autres choix politiques, économiques et sociaux dans un contexte de restrictions budgétaires, dès aujourd’hui, et pour les générations à venir ?

L’impératif de vérité : la  communication auprès des populations est-elle aujourd’hui claire et contradictoire sur tous les aspects du projet ? Un exemple : la distinction subtile du remplacement des zones humides par une équivalence des fonctions écologiques. Le débat public a-t-il suffisamment pris en compte les évolutions les plus récentes du dossier, dans un contexte économique et écologique qui a beaucoup évolué depuis les premières études sur le projet, dans les années 60, il y a plus de 45 ans ? Même si la décision émane de collectivités locales démocratiquement responsables, les procédures démocratiques et juridiques sont-elles respectées dans les conditions actuelles du débat ? Intègrent-elles les impératifs du long terme ?

L’impératif de défense de la dignité de l’homme : quelle conception de la croissance économique derrière ce projet ? Plus, ou mieux ? Quelle conception du rapport entre les espaces urbains, ruraux et intermédiaires ? Quels choix dans le domaine de l’urbanisme, concentration ou renforcement de la maille des centres urbains ? Quelle place pour l’homme et pour le vivre en commun ? Quelle conception aussi d’un dialogue digne et respectueux entre élus, responsables, experts et citoyens, autour d’un projet qui divise [2] ? C’est aussi ce critère de dignité de l’Homme qui pourrait aider à sortir de logiques de  raisonnement juxtaposées, et opposées, pour les articuler en ne considérant qu’un seul intérêt, celui de l’humanité.

Ce sont également des questions de nature spirituelle que pose le projet, celles de notre rapport à la terre, aux autres, et à nos limites. Notre refus de considérer qu’il peut y avoir une limite à la croissance et à la concentration urbaine n’est-il pas une conséquence de la tentation de toute puissance de l’homme moderne ? « Notre humanité a besoin de gens responsables et solidaires […] réconciliés avec leur condition d’enfants de la terre. Elle a besoin de vrais jardiniers [3]».

A l’examen de ces quelques critères, la conclusion du groupe lorrain invitait à approfondir le débat public sur le projet de Bure.
Même si le projet n’est pas de même nature à Notre Dame des Landes, et si les conditions et enjeux locaux sont bien sûr différents, le dossier du nouvel aéroport nantais mérite davantage de discernement éthique.
Une telle démarche devrait s’inscrire dans la poursuite du débat démocratique, dans des conditions de dialogue un peu plus apaisé…

Le groupe de travail « Écologie, paroles de chrétiens »

 

Le groupe « Écologie paroles de chrétiens » se réunit depuis 2 ans, à l’initiative du  Service de formation du diocèse de Nantes. Son objectif, en croisant des compétences diverses (économiques, philosophiques, scientifiques, juridiques, théologiques, et professionnelles)   est de produire une réflexion sur les questions et enjeux de l’écologie, à la lumière de la tradition chrétienne. Il constitue à la fois l’occasion d’offrir aux intellectuels chrétiens de tenir leur place dans la réflexion de l’Église, de faire entendre la voix des chrétiens dans le débat public, et de les aider à prendre eux-mêmes la parole sur ce sujet. Le travail de réflexion du groupe devrait être rendu public au printemps 2013.

La réflexion du groupe n’a pas porté spécifiquement sur le projet du nouvel aéroport nantais. C’est pourquoi le texte présenté veut simplement contribuer à la poursuite du débat démocratique sur ce dossier en proposant une grille d’analyse, inspirée de l’enseignement social de l’Église. Il ne prétend en aucune façon faire le tour des questionnements, et encore moins arbitrer les réponses

 


[1] GESTION DES DECHETS NUCLEAIRES : Réflexion et questions sur les enjeux éthiques, groupe constitué autour de Mgr Marc Stenger, Evêque de Troyes et président de Pax Christi France, novembre 2012.
[2] “Dans le cas présent, le dialogue entre les opposants et les porteurs du projet devrait être responsable, respectueux de l’autre, de la personne humaine et des droits.” (Ligue des droits de l’Homme 44, 14 novembre 2012)
[3] Conférence des évêques de France, Enjeux et défis écologiques pour l’avenir, III, 3, éd. Bayard/Cerf/Fleurus-Mame, 2012
Partager Email Share

Un commentaire »

  1. GUILLEMINEAU François 31 décembre 2012 at 11 h 44 min - Reply

    Bonjour,

    C’est une comparaison très intéressante. Oui au dialogue ! Mais les bases sont mouvantes car, visiblement l’aéroport était “voulu” par quelques illustres élus qui ont occulté une bonne partie de la vérité au moment du projet.

    Cordialement.

    François GUILLEMINEAU

Laissez votre commentaire »